Retour à Istanbullywood

« Retour à Istanbullywood » fut un peu ‘le projet total'.

Avec un matériau sur une enfance très particulière, j'ai fabriqué:

 Une performance et une exposition-installation à la Galerie Mémoire de l’Avenir et au Cinéma Brady, une expérience radiophonique sur France Culture, un roman paru aux éditons JC Lattès, une version scénique du roman au Festival Oh Les beaux Jours ! et pour finir, un film en préparation.

Je fus, ce qu'on appelait à l'époque, une enfant-star. Entre trois et dix ans, j’ai joué dans 25 longs métrages, des romans photos et des spectacles en promenant mon innocence dans des histoires invraisemblables. J’ai traversé plein de faux mondes joyeux en compagnie d’adultes totalement dingues, drôles et délicieux, plein de tragédies amusantes et de comédies tragiques. Et même dans ma vie de tous les jours, j’ai toujours eu l’impression d’être dans une scène de film.

 

Et avec cette enfance très particulière, j'ai fabriqué un matériau...

Une performance et une exposition-installation à la Galerie Mémoire de l’Avenir et au Cinéma Brady, une expérience radiophonique sur France Culture, un roman paru aux éditons JC Lattès, la version scénique du roman au Festival Oh Les beaux Jours ! et pour finir, un film en préparation.

 

En juillet 2016, à Istanbul, une tentative de coup d’État commence à installer le régime que nous connaissons.

 

Depuis Paris où je vis, je suis avec anxiété le déroulement des évènements. Comme un lion en cage. Petit à petit, je me réfugie dans les souvenirs de mon enfance. Une enfance que j’avais jusque-là totalement oubliée, voire même occultée pour des raisons qui, sans doute, relèveraient plutôt du domaine de la psychanalyse…

 

C’est pourtant une enfance pas comme les autres. 

 

Entre trois et dix ans j’ai été une petite star du cinéma turc qui produisait alors des centaines de films. Adulée du public, je recevais des lettres d’admirateurs, je faisais la une des magazines, on me reconnaissait dans la rue. A la recherche de ce passé enfoui, je cherche à regarder ces vieux films, retrouver les vieilles bobines. Je tape mon nom sur le Google turc. Surprise, tout est sur Youtube ! Je passe des heures à redécouvrir la petite Sedef, petite princesse insupportable d’un monde de cinéma bricolé, plein de divas et d’héroïnes intrépides. Un monde qui a aujourd’hui disparu.

 

Face à ce tourbillon d’images, la tête me tourne, je pars à la recherche de cette enfance de cinéma. Les souvenirs enfouis me reviennent :

 

Des films dans lesquels j’interprète des petites filles - riche, pauvre, orpheline, musicienne, abandonnée, voleuse, boiteuse ou malade. En découvrant ces séquences, je me souviens d’une robe, d’un jouet, d’un jardin, d’une odeur… Une profusion de souvenirs, tout droit sortis de mon grenier mental. Grâce à d’étranges réminiscences, je me rends compte que j’avais associé des souvenirs de la vraie vie à des films que j’avais tournés. Chez les enfants, la frontière entre la réalité et le jeu est poreuse. Je pense à cet extrait de film dans lequel je joue dans un spectacle d’école. Les enfants me frappent, je tombe à terre, je suis celle dont on se moque, j’ai honte mais mes parents dans la salle applaudissent. C’était pour moi un cauchemar récurrent pendant des années. Et j’étais persuadée que c’était une scène de ma vraie vie. Je l’ai retrouvée dans un film. C’étaient en vérité des acteurs qui jouaient mes parents.

 

Ici à Paris, là où je vis, je croyais avoir oublié cette Turquie-là. 

En regardant ces vieux films aux images délavées et des bandes-son grésillantes, je me souviens de la petite spectatrice que j’étais, assise dans un vieux de cinéma de quartier, avec une glace Alaska en attendant le changement de bobines, où le public huait pour prévenir le projectionniste que la pellicule avait encore cassé ou que le son s’était soudain arrêté. Je me vois à la fois actrice et spectatrice d’une enfance que j’avais effacée de ma mémoire. 

 

Cette enquête intime devient petit à petit une obsession. Une tornade d’images. J’ai l’impression que mon cerveau me joue des tours.  J’ai tout le temps des flashes, comme des flash-backs de cinéma. Des moments anciens anodins, des petits instants insignifiants de l’enfance, que je croyais avoir oubliés m’envahissent. 

 

Un cinéma déraisonnable

 

Ces films me fascinent. Ils racontent un Moyen Orient laïc, coloré, baroque et psychédélique. Ce cinéma, inspiré à la fois par les films de Hollywood, de la Nouvelle Vague française, du neorealismo italien ou du Bollywood indien nous montre un Istanbul qui avait tantôt des airs de la Havane avec les vieilles voitures américaines décapotables et des orchestres cubains, tantôt de la côte amalfitaine avec des actrices qui ressemblaient à des Sophia Loren orientales. La ville est incroyablement cinégénique et glamour avec ses quartiers délabrés, ou ses coins chics, avec des jeunes femmes en mini jupes et coiffures allabardo (chignons défaits à la Brigitte Bardot) ou en robes Courrèges dans les garden-parties sur le Bosphore ou encore lors des scènes de poursuite sur les collines boisées - aujourd’hui transformées en shopping malls avec d’horribles mosquées intégrées, comme pour nous dire « achetez et priez, achetez et priez, achetez et priez »…

 

Ce cinéma à la Ed Wood, trouvant toujours des solutions bricolées à des problèmes qui auraient dû arrêter n’importe quel tournage sérieux... 

 

Istanbullywood a produit plus de dix mille films et inondé le Moyen Orient. Des westerns anatoliens avec des cowboys aux chapeaux mexicains, des films de genre, des films musicaux aux chorégraphies loufoques, de la science-fiction où les visiteurs venant d’une autre planète criaient « Allah-u Ekber », des grands succès hollywoodiens refaits plan par plan comme Flash Gordon, Dracula, ou Gilda, ou un magnifique Certains l’aiment chaud version kebab ! Il y a même un film où les sosies turcs de Mandrake, Batman, Superman, Spiderman et des zombies se croisent, des personnages avec des casques de scooter sont dans des navettes en carton alors que des extraits du vrai Star Wars défilent derrière eux. 

 

Voilà donc, de ce cinéma-là dont je fus un peu le singe savant, j’ai tiré un premier matériau : une installation-exposition avec des affiches des films dans lesquels j’ai joué, des lettres d’admirateurs que je recevais alors que j’étais une petite fille, des articles de presse et des extraits de mes films. 

 

Puis, une performance avec la musique de Richard Dubelski et le montage de Devrim Alpöge. C’est ainsi que mon retour à Istanbullywood est né à la Galerie Mémoire de l’Avenir et qui s’est prolongé sur la scène du Cinéma Brady qui avait tout à fait l’âme du cinéma de ces années-là. 

 

J’ai ensuite raconté cette expérience sur France Culture. 

 

Ensuite, j’ai écrit un roman inspiré de cet univers mais avec des personnages totalement fictifs, Trésor national paru en janvier 2021 aux Éditions JC Lattès. Ce roman est devenu un objet scénique en Juillet 2021 sur la superbe scène du Conservatoire de Marseille et qui va continuer sa vie à la rentrée dans de nombreux festivals littéraires. 

 

Et le film qui retrace cette aventure est en préparation avec Quark Films.